La politique enfance doit se réinventer car elle est inefficace

SandrineGAYET

Les Départements des Yvelines et des Hauts-de-Seine consacrent à eux deux plus de 370 millions d’euros à la protection de l’enfance. Et pourtant, la politique menée est inefficace. Ensemble, les deux institutions ont l’ambition de changer la donne afin d’aider les jeunes à bien grandir pour qu’ils deviennent des adultes autonomes.

Dans les Yvelines, placer un enfant dans une famille d’accueil coûte en moyenne 50 000 euros par an. Dans un établissement privé, c’est 70 000 euros par an et 100 000 euros dans un établissement public. Et pourtant les résultats sont décevants. Photo N.Duprey/CD78

« L’aide sociale à l’enfance est une politique publique légitime, dispendieuse et largement inefficace ! ».

Dès l’ouverture du colloque sur la protection de l’enfance (Campus Les Mureaux, 14 octobre 2020), Pierre Bédier, Président des Yvelines a dressé un constat sans appel.

Marie-Laure Godin, vice-présidente des Hauts-de-Seine d’ajouter :

« Comme nos Départements n’ont pas pour habitude de glisser la poussière sous le tapis, nous entendons bien exercer pleinement nos responsabilités ».

Une politique mal évaluée en France

Les Yvelines comme les Hauts-de-Seine consacrent à la protection de l’enfance plus du tiers des dépenses sociales, 165 millions dans les Yvelines, 205 M€ dans le 92).

Ce n’est donc pas par manque de moyens financiers que le système est plombé, en panne ; Que trop de jeunes issus de l’aide sociale à l’enfance n’arrivent pas à trouver leur place dans la société, y vivent à la marge, tombent dans la délinquance ou les addictions. Cela montre que l’aide sociale à l’enfance échoue, pour beaucoup de jeunes placés, à corriger leur destin.

« Sans prévention nous le savons, les risques d’escalade d’enfants vulnérables vers la spirale de l’échec, de l’exclusion ou de la délinquance, peuvent très tôt s’enclencher. C’est pour cela que nous avons lancé en 2019, la généralisation des bilans de santé dans toutes les écoles maternelles des Yvelines et des Hauts-de-Seine, pour détecter, le plus en amont possible et de manière systématique, d’éventuelles fragilités sociales ou de santé », précise Marie-Laure Godin.

Ce n’est pas non plus faute de moyens humains. Les deux départements ouest-franciliens comptent plus de 500 professionnels dédiés à l’enfance, très engagés dans leur mission essentielle et plus de 560 accueillants familiaux. Et ils cherchent à en recruter encore mais les candidatures n’affluent pas.

Malgré tous ces moyens humains et financiers, ça ne marche pas.

« L’ASE explique Pierre Bédier, est une politique mal évaluée car personne n’a vraiment envie de se pencher sur son évaluation ».

Une politique trop éloignée des réalités d’aujourd’hui

« Il faut casser le modèle de sortie de l’aide sociale. Faire mieux pour offrir aux jeunes un avenir apaisé ». Photo : N.Duprey/CD78

A l’origine, l’assistance publique avait pour mission de mettre à l’abri, nourrir, soigner et éduquer les orphelins de guerre. Aujourd’hui, le profil des enfants confiés a évolué, les missions également. Il ne s’agit plus d’orphelins mais davantage de jeunes issus de familles dysfonctionnelles. Il ne s’agit plus de la seule prise en charge matérielle mais bien d’accompagner le jeune vers l’autonomie. Cela signifie être à ses côtés sur le chemin de la formation, de l’insertion sociale et professionnelle.
Les deux départements ont donc décidé de recentrer leurs interventions autour des besoins fondamentaux des enfants placés en fédérant tous les acteurs du social et du sanitaire.

Pour Marie-Laure Godin, vice-présidente des Hauts-de-Seine, la protection de l’enfance « aborde des problématiques que la société, dans son ensemble méconnaît ou ne veut pas voir. La protection de l’enfance est au cœur de nos compétences sociales, bien sûr, mais pour nous, cela va bien au-delà : Cette question doit interpeller chaque citoyen que nous sommes, et plus largement l’ensemble de la société. »
Une société moderne, où les grands progrès n’ont pas réduit les situations de précarité, d’exclusion voire de violence, qui s’expriment d’ailleurs de multiples façons.

Les actions dans le 78 et 92

L’Institut interdépartemental du psycho-traumatisme de l’enfant.

100% des enfants pris en charge à l’ASE sont traumatisés : par ce qu’ils ont vu, par ce qu’ils ont vécu, par ce qu’ils ont subi…
« Il faut avant tout s’occuper de ce qui se passe dans la tête de ces gamins que le mauvais sort nous confie. En utilisant les progrès de la connaissance et de la science pour guérir le traumatisme », explique Pierre Bédier au lancement officiel de cet institut interdépartemental qui figure parmi les pionniers.

(Lire le détail sur l’Institut interdépartemental du psycho-traumatisme de l’enfant)

– Engagement en faveur de l’internat en 2021

Pour accompagner les jeunes dans leur scolarité, leur donner les meilleures chances de réussite, le Département des Yvelines va consacrer 600 000 euros en 2021, pour financer des places qui seront réservées, dans les internats, aux jeunes empêchés dans leurs apprentissages.

– Un contrôle plus rigoureux

Assurer la prise en charge des enfants confiés implique aussi de procéder à des contrôles rigoureux des lieux d’accueil et d’accompagnement. C’est pour cela que les Départements des Yvelines et des Hauts-de-Seine créent une cellule d’inspection en charge de veiller à la sécurité des enfants dans chacun des établissements habilités. Dès 2021, un plan de contrôle pluriannuel permettra de réaliser des inspections systématiques dans les 105 établissements concernés.

– Accompagner les jeunes majeurs à l’autonomie

Ils sont près de 1 300 dans nos deux territoires. La préparation à la sortie du dispositif ASE se travaille finalement tout au long du parcours du mineur.
C’est une phase toujours difficile car il est souvent demandé à un jeune mineur de se projeter dans un avenir lointain. Une demande qui est source d’angoisses.

A été élaboré un plan personnalisé pour chaque jeune de 16 à 21 ans. C’est un choix des présidents des Yvelines et des Hauts-de-Seine, pas du tout une obligation.
Pour mieux accompagner ces jeunes, tous les acteurs ont été fédérés : l’agence interdépartementale d’insertion professionnelle ActivitY’, les bailleurs sociaux et les réservataires (pour la mise à disposition de 100 logements sur trois ans).

Est aussi prévue la construction de 150 logements inclusifs, l’instauration d’un complément de ressources pour les jeunes n’ayant pas accès à la garantie jeunes (pour les cent jeunes les plus en difficultés), à hauteur de 480 € maximum par mois, la mise à disposition automatique d’une complémentaire santé solidaire dès 18 ans…

« On veut réinventer la politique enfance avec les moyens disponibles et dans le cadre législatif en vigueur » affirme Pierre Bédier.

En chiffres : La protection de l’enfance dans les Yvelines et les Hauts-de-Seine 

  • En 2020 : plus de 370 M€ ont été consacrés à la protection de l’enfance par les Yvelines et les Hauts-de-Seine dont 165 M€ par les Yvelines et 205 M€ par les Hauts-de-Seine.
  • Plus de 10 300 enfants et jeunes majeurs suivis par les services de protection de l’enfance : 4 574 dans les Yvelines et 5 677 dans les Hauts-de-Seine ;
  • Plus de 6 000 d’entre eux (2 437 jeunes Yvelinois et 3 268 Altoséquanais) sont placés en établissement, famille d’accueil ou accueil collectif ; Les 4 500 autres sont protégés au sein de leur domicile ;
  • Plus de 1 800 mineurs non accompagnés ont été pris en charge en 2019, par les deux départements (500 dans les Yvelines et 1 300 dans les Hauts-de-Seine). Ce chiffre est en augmentation constante ;
  • Environ 1 300 contrats jeunes majeurs ont été élaborés en 2019, permettant d’accompagner les jeunes au-delà de leur majorité ;
  • Plus de 500 professionnels et 564 accueillants familiaux accompagnent au quotidien les jeunes qui leur sont confiés.